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Le Mystère Le Nain

mercredi 22 mars 2017

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  • L'Abreuvoir, Maître aux Béguins (milieu 17e siècle), musée du Louvre
    L'Abreuvoir, Maître aux Béguins (milieu 17e siècle). Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot
  • Les Mendiants, Sébastien Bourdon, musée du Louvre
    Les Mendiants, Sébastien Bourdon. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi
  • Les Joueurs de trictrac, Mathieu Le Nain, musée du Louvre
    Les Joueurs de trictrac, Mathieu Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
  • Le Reniement de Saint Pierre, Antoine Le Nain, musée du Louvre
    Le Reniement de Saint Pierre, Antoine Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle
  • La famille de la crémière, Louis Le Nain, Saint-Petersbourg, musée de l'Hermitage
    La famille de la crémière, Louis Le Nain. Saint-Petersbourg, musée de l'Hermitage
    Photo (C) Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Fratelli Alinari
  • Portraits dans un intérieur, Antoine Le Nain, musée du Louvre
    Portraits dans un intérieur, Antoine Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
  • La Vierge au verre de vin, Mathieu Le Nain, Rennes , musée des Beaux-Arts
    La Vierge au verre de vin, Mathieu Le Nain. Musée des Beaux-Artsde Rennes
    Photo (C) MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue
  • Préparatifs à la leçon de danse, Antoine Le Nain, Allemagne, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle
    Préparatifs à la leçon de danse,Antoine Le Nain. Allemagne, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle
    Photo (C) BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Annette Fischer/ Heike Kohler
  • La charrette ou le retour de la fenaison, Louis Le Nain, musée du Louvre
    La charrette ou le retour de la fenaison, Louis Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
  • Le Marchand de pains et les porteuses d'eau, Jean Michelin, musée du Louvre
    Le Marchand de pains et les porteuses d'eau, Jean Michelin. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Michel Urtado
  • La Tabagie ou le corps de garde, Mathieu Le Nain, musée du Louvre
    La Tabagie ou le corps de garde, Mathieu Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
  • La Tabagie ou le corps de garde, Mathieu Le Nain,musée du Louvre
    La Tabagie ou le corps de garde, Mathieu Le Nain. Musée du Louvre
    Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Franck Raux
  • Le Concert, Mathieu Le Nain, Laon, musée municipal
    Le Concert, Mathieu Le Nain. Musée municipal de Laon
    Photo (C) RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
  • Le Repas de l'artisan, Maître aux Béguins (milieu du 17e siècle)
    Le Repas de l'artisan, Maître aux Béguins (milieu du 17e siècle). Musée des Beaux-Arts de Valenciennes
    Photo (C) RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

La peinture française du 17ème siècle est à l’honneur au Louvre en ce printemps car tandis que Paris rend un hommage mérité au grand Valentin de Boulogne, c’est dans le cadre de son antenne septentrionale, au Louvre-Lens, que se déploie la rétrospective consacrée aux frères Le Nain.
 

Le choix du lieu ne doit pas nous surprendre pour ces artistes qui, il y a presque quarante ans déjà, avaient connu les honneurs des cimaises parisiennes lors de la mémorable exposition de 1978 qui consacrait l’ampleur de leur génie. Cette nouvelle exposition offre aujourd’hui une double opportunité, celle de procéder d’une part à un état des lieux faisant le point sur nos connaissances concernant l’une des énigmes les plus fascinante de la peinture française, celle d’autre part de rendre hommage en terre nordique à ces presque « enfants du pays » qui demeurèrent, en dépit de leur carrière avant tout parisienne, foncièrement attachés à la ruralité de leurs racines picardes que transcende tout un pan de leur art .

Le Mystère le Nain

Car mystère autour des Frères Le Nain il y a, paradoxalement, pour ces artistes parmi les plus talentueux et les plus justement réputés de leur temps, auteurs de nombre de tableaux aujourd’hui devenus de véritables icônes de l’art français et qui, pour deux ou trois d’entre eux ont pris rang de chefs-d’œuvre universels.

Le nœud de l’énigme repose avant tout sur la part respective de chacun des frères dans l’œuvre commun : le corpus en effet est hétérogène, même si de grandes lignes semblent se dégager, révélatrices – peut-être – de la personnalité dominante de l’un ou de l’autre. Certaines œuvres –ce qui ne facilite guère l’approche de la question – ont probablement été réalisées à plusieurs mains dans l’atelier qu’ils partageaient, deux frères, les trois peut-être parfois, concourant à créer les toiles signées du seul patronyme Le Nain.

De telles œuvres constituent de vrais défis pour les historiens de l’art et la matière même du « Mystère Le Nain » : un véritable « cas d’école » pour la discipline avec son subtil mélange d’énigme et de connoisseurship  où les connaissances historiques se mêlent intimement à la sensibilité du jugement esthétique.

Un seul atelier …..

Les frères Le Nain sont trois, Antoine l’aîné, suivi de Louis et enfin Mathieu le plus jeune. Tous ont vu le jour à Laon, entre 1600 et 1610. Après une jeunesse et une formation obscures, on les retrouve installés à Paris en 1629 dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés où vivent les peintres provinciaux et étrangers, non assujettis aux corporations. Seul Antoine est alors reconnu comme Maître et chef d’atelier, ses deux frères n’étant que collaborateurs à ses côtés.

Très rapidement la production commune, qui couvre près d’une vingtaine d’années, rencontre un certain succès. Les Le Nain pratiquent tous les genres : la peinture religieuse ou mythologique, le portrait individuel ou de groupe, la scène de genre enfin. Durant les années 1630 semblent dominer les commandes religieuses, puis les frères  s’orientent d’avantage vers le portrait et la scène de genre paysanne d’un esprit nouveau, en montrant « les plus humbles avec une vérité humaine et une dignité sans précédent », qui reprennent les principes du portrait de groupe hollandais.  C’est dans ces œuvres que leur art confine à la perfection.  Les chefs- d’oeuvre datent des années 1640 – par exemple les familles de paysans, la Forge ou la Charrette du Louvre – qui présentent l’image simple et spirituelle, d’une justesse absolue, de la condition paysanne dans toute son humanité : une vérité qui s’affranchit de l’anecdote du temps et du siècle pour s’imposer comme un universel intemporel.

Mais trois frères ….

Si la production de l’atelier est commune, elle n’en est pas moins l’œuvre de trois individualités distinctes, que les historiens se sont efforcés de mieux cerner et isoler, tant notre époque pétrie d’individualisme (impératif indispensable à l’expression du génie !) a peine à supporter la vision d’un « art collectif », d’un atelier, structure qui pourtant était la norme dominante de toute la production artistique de l’époque .

Ainsi semble se dégager trois figures : Antoine l’ainé serait l’auteur des petits portraits de groupe un peu archaïsants ou maladroits dans les proportions, des scènes d’enfants aussi, doté d’une touche menue, mais assez libre et vivace jusque dans les coloris. Louis est considéré comme le vrai génie artistique de la famille, l’auteur du « grand style » des Le Nain. C’est à ce titre qu’on lui attribue, seul ou parfois avec la collaboration de ses frères, toutes les œuvres les plus ambitieuses, les plus novatrices ou les plus abouties : les grandes scènes paysannes naturellement, mais aussi les scènes mythologiques non dénuées de sensualité dans le nu, ou encore les meilleurs portraits. Son style est sobre, puissant, souvent d’une pénétrante gravité, dans des coloris de terres brunes ou vertes, de gris et de bleu. Mathieu est la figure la plus controversée de la famille et les opinions le concernant divergent parfois largement. Le fait qu’il survive à ses deux frères disparus coup sur coup en 1648, ne semble pas plaider en sa faveur : enrichi par le renom de l’atelier et la succession de ses frères, Mathieu semble avoir donné son meilleur – on lui attribue alors un faire habile, un sens des poses et un coloris plus variés- dans le travail commun.

Après 1648 et jusqu’à sa mort en 1677, il semble avoir perdu ce qui constituait ses qualités dans l’oeuvre de l’atelier, et pratique désormais un art  plus abâtardi que n’aiguillonnent plus ni le besoin, ni la nécessité de tenir un rang ou une réputation artistique. Parallèlement, on le voit rechercher les honneurs civils et militaires, et même briguer la particule.

A l’instar de ses frères, Mathieu jouit d’une haute réputation de portraitiste ; cependant fort peu de portraits individuels des Le Nain sont parvenus jusqu’à nous tandis qu’ils constituaient manifestement une part importante de leur production. Naturellement, les scènes de genre et les portraits collectifs témoignent largement de leur habileté dans ce domaine, où d’évidence le naturel des figures et la vérité des expressions révèlent la pose de modèles en atelier.

Mais l’énigme concernant les Le Nain ne s’arrête pas là et par-delà le disparate supposé des personnalités, le voile du mystère recouvre également nombre de leurs compositions. Ainsi pourquoi cet intérêt particulier pour les scènes paysannes traitées avec une empathie si dense et si nouvelle, dans un silence des poses et des regards qui fouillent le spectateur ; pourquoi l’incongru de ce mélange, parfois, d’éléments populaires et d’éléments plus bourgeois  que l’on ne trouverait jamais dans la réalité, précisément ; pourquoi enfin cette présence surabondante des enfants, tantôt misérablement mis, tantôt plus bourgeoisement vêtus au sein d’un même tableau ? D’aucuns ont voulu y voir l’empathie particulière des Le Nain envers les œuvres de Charité qui se font jour en faveur des humbles en ces années de grands troubles et de guerre, telles les œuvres d’un saint Vincent-de-Paul envers les nombreux orphelins du temps.

Les étapes d’une reconnaissance

S’ils ne furent jamais totalement oubliés, les frères Le Nain durent cependant leur remise en lumière à l’écrivain Champfleury, lui-même natif de Laon, qui, ami de Courbet et apôtre du Réalisme, voyait dans ces artistes des précurseurs, des peintres « socialisant » portant témoignage sur la réalité misérable de la condition paysanne de leur temps. Rien n’était plus faux que ce parfait contresens historique ; cependant le concept sous-jacent en perdura jusqu’au début du 20ème siècle, trouvant son point d’orgue avec l’année 1934 où deux expositions – Le Nain au Petit Palais et Les Peintres de la Réalité à l’Orangerie - dues aux travaux de P. Jamot et Ch. Sterling- consacraient la réhabilitation populaire définitive des frères Le Nain et de G. de La Tour.

Ces expositions semblaient également entériner une dichotomie fallacieuse, qui aurait opposé un art du 17ème siècle officiel –celui de l’Académie et de l’idéalisme classique – à un autre plus humaniste et sincère, enraciné dans l’âme populaire. Ceci est faux, nous l’avons vu, et « l’Art de la Réalité » n’existe pas en tant que doctrine pour notre 17ème siècle. Au contraire ce courant participe totalement des courants et des goûts relevant de la tradition flamande, tant chez les amateurs bourgeois que chez les puissants du temps. Les Le Nain sont, quant à eux, totalement intégrés au système officiel, recherchés et reconnus, jouissant d’une grande réputation et de hauts appuis qui leur assurent commandes privées et religieuses.

C’est dans ce sens que furent décisifs les travaux de J. Thuillier, dont l’exposition Le Nain de 1978 marquait l’aboutissement en offrant au public, venu en foule, la première vision véridique de l’art des trois frères.

A chacun son « Mystère Le Nain »

L’exposition de Lens réunit plus de 70 œuvres des frères Le Nain (effort remarquable pour ces artistes dont on ne dénombre aujourd’hui qu’une centaine de tableaux à peine, tandis que leur production totale dût avoisiner plus de 2000 œuvres !), auxquelles sont confrontées les toiles de quelques émules – suiveurs ou imitateurs – comptant parfois quelques artistes non dénués de valeur tels un Jean Michelin ou un Maître des Cortèges, et qui dès le 18eme siècle furent négociées sous le nom des Le Nain pour des motivations simplement lucratives .

Ainsi, par-delà  les érudites hypothèses et les savants débats, il appartient bien mieux au visiteur – en dehors de tout dérisoire discours – de se confronter directement à l’implacable vérité des œuvres, à l’ineffable puissance de leur humanité, à la silencieuse profondeur de leur spiritualité, dans un dialogue propre et tout personnel.

Car c’est bien en se forgeant ainsi sa propre opinion que viendront à se résoudre pour chacun les énigmes du « Mystère Le Nain ».

 

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